Instabilité et polarisation en Allemagne avec, heureusement, le retour de Die Linke
Le « changement d’époque », c’est-à-dire le virage géopolitique qui a mis à mal le modèle à succès du capitalisme allemand, se concrétise encore sur le front politique avec les élections du 23 février dernier.
Par Christian (Louvain)
Avec 16,4 %, les sociaux-démocrates du SPD, arrivés en troisième position, ont enregistré leur pire score depuis 1890, date à laquelle Friedrich Engels était encore en vie. Le parti d’extrême droite AfD, arrivé deuxième, a plus que doublé son score depuis 2021. Avec 20,8 % des voix, c’est le meilleur résultat depuis 1933 pour un parti réactionnaire allemand tenant un discours fasciste. À l’exception de quelques circonscriptions urbaines, notamment Berlin, l’AfD domine l’ancienne RDA. Bien qu’arrivés premiers avec 28,5 %, les chrétiens-démocrates du CDU/CSU essuient leur deuxième plus mauvais résultat depuis 1949. Le FDP, qui, dans l’après-guerre, était le troisième parti de l’Allemagne de l’Ouest, n’a pas franchi le seuil électoral.
L’Allemagne a bel et bien rattrapé le reste du monde en termes d’instabilité et de polarisation politique. Les dernières années de la coalition dite « feux tricolores » (SPD-Ecolos-FDP), tombée en novembre, ont déjà été marquées par la tendance mondiale qui voit les couches dominantes de la bourgeoisie évoluer vers davantage d’accointances avec l’extrême droite. Le grand favori pour la chancellerie est le chrétien-démocrate Friedrich Merz, un homme qui incarne parfaitement ce tournant brutal. Déjà membre d’une association étudiante ultra-réactionnaire dans sa jeunesse, il a grimpé les échelons de la filière allemande de l’investisseur international BlackRock, premier gestionnaire d’actifs au monde, avant de prendre la tête de la CDU en 2018.
Malgré ses flirts avec l’AfD, Merz ne formera toutefois pas de coalition avec ce dernier. Cela serait trop perturbateur pour le capital allemand. La coalition la plus probable est celle entre le bloc CDU/CSU et le SPD. Une tripartite avec les Ecolos ne sera pas nécessaire, étant donné que le FDP et le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW) ont de peu manqué le seuil électoral de 5 %.
Rigueur budgétaire et haine de l’autre à l’agenda
Les prévisions de croissance économique de l’Allemagne pour 2025 ont récemment été révisées à la baisse, se fixant désormais à 0,3 %. Ce pronostic décevant est lié à l’incertitude qui pèse sur l’économie allemande, orientée vers l’exportation, dans le cadre de la présidence Trump. Il fait suite à deux années consécutives de récession, avec une contraction de l’économie de 0,3 % et 0,2 % respectivement en 2023 et 2024. Les divergences sur la Schuldenbremse (qui interdit tout déficit supérieur à 0,35 % du PIB) ont provoqué la chute du dernier gouvernement et pourraient rester problématiques pour la future coalition sous Merz.
Même si, en fin de compte, la rigueur budgétaire pourrait être assouplie, le coût de la crise retombera encore de toute sa force sur la classe travailleuse, les couches les plus opprimées et sur l’environnement. La classe dominante déploiera tous les efforts possibles pour mettre en œuvre une politique de division et faire passer son agenda.
Die Linke est de retour
Le parti Die Linke, ayant obtenu 8,8 % des voix au niveau national, est en tête à Berlin. Il avait enregistré un très mauvais score en 2021, passant sous le seuil électoral et n’obtenant que quelques mandats directs. Le départ de Sarah Wagenknecht en octobre 2023 et la formation de son propre parti, le BSW, socialement conservateur, a encore affaibli Die Linke, du moins électoralement, sinon en termes d’adhésions. En septembre dernier, le BSW est arrivé troisième lors de trois élections régionales dans l’ancienne RDA, éclipsant clairement Die Linke.
Le fait que le BSW ait échoué de très peu (14 000 voix !) à franchir le seuil électoral pourrait être lié à son entrée dans deux gouvernements régionaux, à un manque d’adhérent.es pour mener une campagne convenable au niveau national, et à l’élection de Trump, qui a rendu son positionnement sur l’Ukraine moins pertinent. Probablement, une partie des électeur.trices potentiel.les a tout simplement préféré voter directement pour l’AfD, avec laquelle le BSW se retrouve sur de nombreux sujets.
Le 29 janvier au Bundestag, le Parlement fédéral, Merz a fait appel aux voix de l’AfD pour faire passer une motion visant à durcir les politiques migratoires. Le BSW a lui aussi soutenu la motion, qui a été rejetée de justesse. Cette remise en cause du « pare-feu » jusqu’ici en vigueur à l’égard de l’extrême droite a été un signal d’alarme et a suscité de nombreuses manifestations. À cette occasion, la députée de Die Linke, Heidi Reichinnek, a prononcé un discours passionné qui a fait d’elle une star montante des réseaux sociaux. Dans son discours, elle a critiqué le chef de la CDU pour avoir « délibérément » collaboré avec l’AfD seulement deux jours après la commémoration d’Auschwitz. Cela a contribué à une augmentation radicale du nombre d’adhérent.es au parti Die Linke. Ainsi, le 18 février, Die Linke comptait 91.000 membres, soit 31.000 de plus qu’un mois auparavant.
Avec 11,6 %, les Ecolos sont le parti de la coalition gouvernementale sortante ayant encaissé le moins de pertes. Son électorat, assez prospère, semble peu concerné par des thèmes tels que la sécurité sociale et les hausses de prix. Bien que son discours sur la migration conserve des traces de préoccupations humanitaires, celles-ci ne sont pas crédibles en raison de sa volonté d’entrer dans une coalition avec la CDU/CSU.
L’électorat jeune renforce la gauche
La renaissance de Die Linke a été portée par les jeunes, en particulier les jeunes femmes. Parmi les électeur.trices de 18 à 24 ans, 34 % des femmes ont voté pour Die Linke, contre 15 % chez les hommes. Pour les femmes de moins de 25 ans, Die Linke est ainsi le parti le plus populaire, tandis que chez les hommes de cette tranche d’âge, il arrive troisième, derrière l’AfD et le CDU/CSU. Les Ecolos, un parti précédemment très populaire auprès des jeunes femmes, sont arrivés en troisième position chez celles-ci, juste derrière l’AfD.
Globalement, le retour encore modeste de Die Linke est à célébrer. Son programme socio-économique de gauche est partiellement en rupture avec la manière dont le système capitaliste est géré aujourd’hui, uniquement au profit d’une poignée d’ultra-riches. Elle défend également de bonnes positions pour lutter contre les oppressions, notamment le racisme et la LGBTQIA+phobie, qui sont en forte augmentation en Allemagne (comme partout ailleurs), boostées par les comportements, les paroles et les actes des médias dominants et des partis pro-capitalistes.
Cependant, Die Linke présente aussi de grands défauts qui expliquent son déclin, qui jusqu’à peu pouvait encore sembler inexorable. Là où Die Linke a pris part au pouvoir, il s’est adapté au système. Trop souvent absent des luttes et confronté à des divisions internes profondes, certaines de ses positions sont confuses, faibles, voire tout simplement très mauvaises. C’est notamment le cas en ce qui concerne le génocide en cours à Gaza et la libération de la Palestine, un thème absent des élections.
Les jeunes qui se trouvent attiré.es par Die Linke devront prendre eux-mêmes et elles-mêmes l’initiative pour s’organiser et faire avancer la lutte nécessaire, sans jamais faire de concession au fascisme ou au capitalisme en crise, dont il est l’expression. Ce n’est que de cette manière qu’ils et elles pourront retourner les revers sur les fronts socio-économique, écologique et des oppressions, y compris l’oppression raciste et coloniale que subit la Palestine.